Une plainte de harcèlement psychologique mal gérée ne fragilise pas seulement les personnes directement concernées. Cela peut affecter et altérer, de manière durable, la confiance, la sécurité psychologique, de même que la capacité organisationnelle à prévenir les tensions futures.
Lorsqu’une plainte de harcèlement psychologique est déposée, l’attention se concentre généralement sur les obligations légales, les risques financiers et les exigences procédurales. Il est vrai que c’est important. Pourtant, ces éléments ne représentent souvent qu’une partie des conséquences réelles d’une gestion inadéquate.
Les effets les plus durables se manifestent très souvent ailleurs : dans les relations de travail, dans la confiance accordée aux mécanismes internes et dans la perception que les membres du personnel développent quant à la capacité de leur organisation à les protéger.
Pour les professionnels des ressources humaines et les gestionnaires, l’enjeu dépasse largement la conformité. Une plainte mal gérée peut non seulement compromettre la résolution d’une situation, mais elle influence, durablement, l’interprétation des comportements tolérés, les valeurs réellement appliquées et la crédibilité des interventions à venir.
Quand la confiance devient la première victime
La confiance constitue un fondement essentiel pour un milieu de travail sain. Elle permet aux individus de soulever des préoccupations, de demander de l’aide, de reconnaître leurs erreurs et d’aborder les tensions avant qu’elles ne prennent de l’ampleur.
Lorsqu’une plainte de HP est perçue comme ayant été mal gérée, c’est la confiance qui est rapidement mise à l’épreuve.
La personne plaignante peut avoir l’impression que sa parole a été minimisée ou qu’elle n’a tout simplement pas été entendue avec toute l’attention requise. La personne visée peut, quant à elle, percevoir un manque d’équité ou de transparence dans le processus. Les témoins et les collègues observent et scrutent attentivement le déroulement des événements et en tirent leurs propres conclusions.
La question qui est alors rarement formulée ouvertement, mais qui demeure bien présente est la suivante :
« Si une situation difficile m’arrivait, de quelle manière on me traiterait? »
Lorsque cette interrogation demeure sans réponse satisfaisante, la confiance envers l’organisation s’effrite progressivement.
Cette perte de confiance est silencieuse. Elle ne se manifeste pas immédiatement dans les indicateurs organisationnels ni de manière visible au quotidien. C’est bien plus subtil. Pourtant, ses effets sont considérables. Les préoccupations sont moins souvent exprimées, les conversations délicates sont reportées, et les tensions demeurent sous la surface. À la base, ce contexte donne l’impression que tout va bien, puisque personne ne se plaint… jusqu’à ce qu’une situation éclate et devienne difficile à gérer, voire ingérable. Dans certaines organisations, les signaux précurseurs peuvent passer inaperçus ou ne pas être interprétés à leur juste importance. Les personnes qui restent portent souvent les plus lourdes conséquences (Soares, A. (2002). Quand le travail devient indécent : le harcèlement psychologique au travail. Montréal : UQAM/CSQ, p.17.).
Dans les situations où ou il y a des allégations d’Harcèlement Psychologique, l’accent se porte sur les personnes qui quittent l’organisation, s’absentent ou vivent des conséquences directes.
Celles qui demeurent en poste n’ont pas toujours ce privilège. Pourtant, elles continuent à travailler ensemble une fois le dossier finalisélles doivent reconstruire les liens de confiance, poursuivre les collaborations et
Et si la perception de ces personnes est qu’une plainte a été mal gérée, elles peuvent devenir plus prudentes dans leurs interactions. D’autres peuvent choisir de limiter leurs échanges et éviter toute situation potentiellement conflictuelle. Il y a aussi celles qui peuvent cesser simplement de signaler les irritants qu’elles observent.
Cette prudence, parfois interprétée comme un retour au calme, peut contribuer à une diminution de la sécurité psychologique au sein des équipes. Comme le souligne la chercheuse Amy Edmondson (2022), dans un climat où la sécurité psychologique fait défaut, les employés apprennent à mesurer chaque parole en fonction du jugement qu’elle pourrait susciter, jusqu’à ce que se taire devienne le réflexe le plus sûr.
Ce qui est visible, c’est que les équipes continuent de fonctionner, mais, quand on gratte un peu les apparences, on constate que ces équipes partagent moins leurs préoccupations et que les désaccords ne disparaissent pas. Les irritants et les frustrations continuent de s’accumuler dans l’ombre, loin du regard de la gestion.
Ce phénomène est préoccupant parce qu’il affecte précisément la capacité de prévention de l’organisation. Plus les employés hésitent à parler des tensions émergentes, plus les risques d’escalade augmentent.
Procéder à un exercice du type post mortem avec l’équipe concernée permet d’aller chercher le ressenti, les perceptions, et d’apporter les explications manquantes. Un exercice d’humilité payant qui permet de corriger les lacunes perçues.
Le coût humain dépasse largement les personnes directement impliquées
Les impacts humains sont largement sous-estimés et difficiles à mesurer à la suite d’une plainte qui a été mal gérée.
Pourtant, ils impactent profondément le climat de travail.
La perte de confiance entraîne progressivement un désengagement et une démobilisation. Il se développe alors une forme de cynisme organisationnel, l’équipe étant convaincue que les interventions auprès des gestionnaires ne changeront rien de toute manière. Avec le temps, cette dynamique affecte la collaboration et la capacité des équipes à résoudre efficacement les problèmes.
Les conséquences ne se limitent donc pas à un dossier en particulier. Elles peuvent modifier la manière dont les individus choisissent de participer à la vie organisationnelle. Ces effets, parfois dommageables, peuvent persister bien au-delà du règlement officiel du processus de la plainte.
Dans les organisations, des mécanismes sont en place pour traiter un dossier, mais pas pour fermer les perceptions qui en découlent.
Une crédibilité difficile à reconstruire
La crédibilité de la gestion ne repose pas sur les intentions, mais sur les perceptions générées par les actions.
Une organisation peut posséder des politiques exemplaires, offrir de la formation et communiquer régulièrement l’importance du respect au travail. Mais il suffit qu’une situation soit perçue comme ayant été mal gérée pour que tous ces efforts perdent de leur portée et qu’ils influencent durablement la perception face à la direction, aux gestionnaires et, surtout, aux équipes RH.
L’enjeu est important dans ces dossiers, puisqu’ils touchent directement aux sentiments de sécurité, de dignité et de respect des individus. Dès que les actions observées semblent incohérentes avec les valeurs affichées, un écart se crée entre le discours et la réalité perçue. Cet écart fragilise la crédibilité organisationnelle et rend assurément plus difficile la mobilisation autour des initiatives futures.
La marque employeur se construit d’abord à l’interne
La marque employeur passe avant tout à travers les expériences vécues par les personnes déjà présentes dans l’organisation. Chaque situation marquante contribue à façonner le récit collectif.
Le personnel se souvient rarement du contenu exact d’une politique. Cependant, ils se souviennent de la façon dont les situations difficiles ont été traitées à partir de leurs observations. Les plaintes de harcèlement psychologique font partie de ces événements qui marquent durablement la mémoire collective en organisation.
Lorsqu’un laisse un sentiment d’injustice, d’inaction ou d’incohérence, il peut devenir une référence informelle susceptible d’influencer les perceptions pendant une période prolongée.
Ces récits circulent à travers le temps et les équipes. Ils alimentent les discussions, influencent la confiance envers les processus internes et contribuent à définir la réputation réelle de l’organisation.
La marque employeur est plus que ce que l’organisation dit d’elle-même : elle est dans ses actions et dans ce que le personnel en raconte.
Procéder à un autodiagnostic de cohérence entre les valeurs organisationnelles et les actions quotidiennes de la gestion peut s’avérer très révélateur. Plus les incohérences seront ciblées, plus il sera facile d’intervenir pour corriger les perceptions.
L’effet rétroactif : lorsque le passé est réinterprété
Parmi les conséquences les plus méconnues d’une mauvaise gestion de plainte figure ce que l’on pourrait appeler l’effet rétroactif ou boomerang.
Lorsqu’une plainte est perçue comme ayant été mal gérée, les employés ne jugent pas seulement la situation actuelle. Ils revisitent aussi les événements du passé. Les préoccupations déjà exprimées sont réévaluées et prennent une nouvelle signification.
Les commentaires entendus dans les organisations sont souvent révélateurs :
« Tout le monde connaissait la situation. »
« On l’avait déjà dit. »
« On savait que ça finirait comme ça, ce n’est pas nouveau. »
Du coup, une question essentielle se pose pour les professionnels RH : quels signaux étaient visibles avant que la situation n’atteigne ce niveau?
La plainte comme dernier signal
Sans prétendre que tous les conflits mènent au HP, plusieurs situations sont précédées par une succession de signaux plus subtils : mécontentements exprimés, irritations répétées, comportements d’incivilité ou conflits qui demeurent sans résolution. Les circonstances s’installent généralement de façon progressive.
Plus l’intervention survient tardivement, plus les conséquences humaines risquent d’être importantes et plus les options de résolution se réduisent. Dans certains contextes, la plainte peut constituer l’aboutissement d’une dynamique qui se détériorait depuis un certain temps et représenter un ultime mécanisme de signalement. Si la gestion est inadéquate, elle amplifie le sentiment que les occasions d’agir plus tôt ont été ratées.
Pour les professionnels RH, cette réflexion nécessite d’élargir le regard, de voir plus loin. La qualité de la gestion d’une plainte demeure essentielle, mais la prévention repose également sur la capacité à reconnaître les tensions émergentes avant qu’elles ne deviennent des dossiers formels. Les formations pour outiller l’équipe de gestion et l’ensemble du personnel à développer cette capacité sont les premiers outils à utiliser (Soares, A. (2002). Quand le travail devient indécent : le harcèlement psychologique au travail. Montréal : UQAM/CSQ, p.24).
Une responsabilité qui dépasse le traitement du dossier
Comme mentionné précédemment, une mauvaise gestion de plainte laisse des traces qui dépassent le cadre administratif du processus.
Elle fragilise la confiance, diminue la sécurité psychologique, affaiblit la crédibilité de la gestion et influence durablement la marque employeur. Elle amène les équipes à juger les événements précédant la plainte et à s’interroger sur la capacité réelle de l’organisation à entendre ce qui lui est communiqué.
Chaque organisation n’est pas uniquement évaluée sur sa capacité à gérer une plainte lorsqu’elle devient officielle. Elle l’est surtout sur sa capacité à reconnaître les signaux qui la précèdent.
Car, lorsque survient une situation difficile, les employeurs et les services RH sont scrutés et jugés par la cohérence de leurs actions quotidiennes.
Pour aller plus loin :
Bertholet, Jean-François, Marie-Claude Gaudet et Christopher Robert, Le sentiment d’injustice en entreprise : anticiper pour assurer la performance (Éditions Mardaga).
Soares, A. (2002). Quand le travail devient indécent : le harcèlement psychologique au travail. Montréal : UQAM/CSQ. Étude.
Edmondson, A. C. (2022). L’entreprise sereine : oser la confiance pour libérer l’audace, l’engagement et l’innovation. (Trad. Michel Le Séac'h). Paris : Pearson France. Édition originale : The Fearless Organization (2018).
Weick, K. E. (1995). Sensemaking in Organizations. Thousand Oaks, CA: Sage Publications.
Morrison, E. W., & Milliken, F. J. (2000). Organizational Silence: A Barrier to Change and Development in a Pluralistic World. Academy of Management Review, 25(4), 706-725.
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