Le Collège des médecins, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec et l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés ont publié conjointement un outil : le Guide sur les certificats médicaux en contexte de travail, disponible en ligne
Comment réintégrer le monde professionnel tout en composant avec les séquelles physiques et psychologiques? Quel rôle l’emploi joue-t-il dans la reconstruction de l’identité et du quotidien? Comment les milieux de travail peuvent-ils évoluer et s’adapter à cette nouvelle réalité humaine et sociale?
Ces questions étaient au cœur du Symposium Cancer et travail : Défi humain et économique du 21e siècle, organisé par la Coalition Priorité Cancer au Québec à Montréal en mai 2025. Pendant deux jours, patients, survivants, proches aidants, employeurs, cliniciens, chercheurs, assureurs et experts RH ont échangé, concluant unanimement que le système actuel doit être modernisé. Les professionnels et professionnelles RH ont un rôle clé à jouer dans cette transformation.
Un enjeu de société majeur
Au Québec, on compte près de 67 500 nouveaux cas de cancer chaque année. Un Canadien sur deux sera touché par le cancer au cours de sa vie, dont 40 % en âge de travailler – le cancer n’est donc pas un enjeu marginal. Combiné à une pénurie de main-d’œuvre qui perdure dans plusieurs industries, et à un vieillissement de la population active[1], cette réalité impose une adaptation urgente du monde du travail.
Les défis sont nombreux : régimes d’assurance rigides, manque de flexibilité lors du retour, méconnaissance des séquelles invisibles, isolement social. Le soutien repose trop souvent sur la bonne volonté du gestionnaire immédiat. Les experts présents ont souligné l’importance de structurer, encadrer, former et surveiller les pratiques, tout en redéfinissant le succès du retour au travail.
Dans ce contexte, les professionnelles et professionnels RH sont directement interpellés. Le lien de confiance, le dialogue et l’accompagnement au retour sont des responsabilités que, bien que partagée avec les gestionnaires, nécessitent une expertise en ressources humaines; des mesures appropriées doivent être mises en œuvre de façon cohérente et doivent être structurées et soutenues par cette expertise RH.
Le rôle primordial des RH
Les professionnels et professionnelles RH sont en première ligne pour établir un lien de confiance, faciliter le dialogue et accompagner les retours au travail en concertation avec les gestionnaires. Une patiente du symposium l’a souligné : « Le lien avec les RH, c’est ce qui m’a permis de garder ma dignité. On m’a accompagnée sans me juger, sans faire de suppositions. Ce soutien crée un climat de confiance et fidélise les employés. »
Cependant, pour bien soutenir, il faut comprendre les séquelles souvent invisibles : brouillard cognitif, fatigue chronique, peur de la récidive. « Le ‘’chemo brain’’ existe. L’ignorer, c’est nier une partie de la réalité. Ce n’est pas juste de la fatigue : c’est cognitif, chimique, inflammatoire », disait la professeure Christine Maheu, experte en cancer et travail. Trop souvent, on attend un retour à la « normale » comme avant, mais Allan Smofsky, un survivant du cancer déclarait, « on sous-estime la récupération. Être déclaré "guéri’’ ne veut pas dire qu’on est prêt à revenir à 100 %. »Ce décalage entre les attentes et les capacités peut compromettre des parcours professionnels et des relations de travail.
Repenser les outils et les pratiques
Ce qui a émergé du symposium, c’est la nécessité de développer une culture organisationnelle plus humaine, mais aussi plus adaptée et outillée. Plusieurs recommandations ont été formulées pour la communauté RH :
- Coconstruire des plans de retour individualisés, adaptés aux limitations et au rythme de chaque personne;
- Former les gestionnaires à la reconnaissance des invalidités invisibles et à la communication empathique, ainsi qu’aux meilleures ressources et pratiques existantes[2];[3]
- Mettre en place un référent RH spécialisé pour accompagner les personnes touchées par le cancer, et assurer la continuité des suivis;
- Créer des plateformes de communication tripartites (employé – assureur – RH) pour coordonner les retours au travail;
- Favoriser les retours progressifs et la reconnaissance de l’invalidité partielle, encore trop mal comprise dans les régimes d’assurance.
Ces mesures structurantes visent à conjuguer performance et compassion. L’expérience française de mobiliser les employeurs autour du retour au travail, rapportée par Jérôme Foucaud de l’Institut de cancérologie en France, ouvre la voie pour les prochaines étapes ici au Québec : « On n’impose pas une solution. On inspire à en créer de nouvelles. Il faut construire un écosystème où le soutien est une norme, pas une exception. »
Une responsabilité éthique et stratégique
L’évolution des parcours professionnels, l’augmentation des diagnostics précoces et la rareté de la main-d’œuvre poussent à adapter les pratiques RH. Soutenir les employées et employés atteints de cancer, ce n’est pas seulement les accommoder : c’est reconnaître leur résilience et leur apport à l’organisation.
Cela contribue aussi à la stabilité, la fidélité et la réputation de l’entreprise. Comme l’a résumé Alvina Nadeem, patiente partenaire et panéliste : « Un système bien pensé, c’est un système où chaque acteur peut voir le visage de l’autre. En autres mots, un système humain et ouvert. » Donc une mesure humaine et directe répond assurément mieux aux besoins des employés qu’une mesure plus froide et rigide.
Vers une transformation durable
Il est temps que la question du cancer et du travail devienne un sujet d’étude obligatoire dans la formation des professionnels et professionnelles en ressources humaines. Il faut réviser les outils, mettre à jour les politiques et considérer la flexibilité comme une compétence essentielle des RH. Le symposium a montré qu’il n’existe pas de solution miracle, mais certains ingrédients clés : écoute, souplesse, communication et suivi empathique. Pour y réussir, les professionnels et professionnelles en ressources humaines sont plus indispensables que jamais.
- Institut de la statistique du Québec. (s. d.). Âge à la prise de la retraite. https://statistique.quebec.ca/vitrine/vieillissement/themes/travail-retraite/age-prise-retraite
- Cancer et Travail. (s. d.). Employeurs. https://www.cancerandwork.ca/fr/employeurs/
- Institut National du Cancer. (s. d.). La charte et ses signataires. https://www.cancer.fr/l-institut-national-du-cancer/s-engager-a-nos-cotes/cancer-et-emploi/la-charte-et-ses-signataires