Plusieurs gestionnaires ont l’impression de passer leurs journées à éteindre des feux.
Ils répondent rapidement aux urgences, interviennent dans les situations délicates, règlent les problèmes avant qu’ils prennent de l’ampleur et se rendent disponibles dès qu’un employé hésite.
Au départ, cette posture est souvent valorisée. Le gestionnaire est présent, engagé, efficace. Il rassure son équipe et protège les opérations.
Puis, tranquillement, quelque chose s’installe.
Les employés valident davantage, les décisions remontent plus vite, les questions se multiplient et le gestionnaire devient le point de passage presque obligatoire dès qu’une situation sort un peu du cadre.
Le mode pompier ne vient pas toujours d’un manque d’organisation; il vient parfois d’une posture de gestion où le réflexe de répondre, de corriger et d’intervenir prend toute la place.
Et plus cette posture s’installe, plus les coûts organisationnels deviennent importants.
Une organisation où tout remonte finit par ralentir partout.
Les gestionnaires s’épuisent à gérer une surcharge cognitive constante. Les décisions prennent plus de temps. Les équipes développent une dépendance hiérarchique qui freine leur autonomie. La relève devient plus difficile à construire parce que peu de personnes développent réellement leur capacité à décider et à agir sans validation constante.
À long terme, l’organisation perd aussi en agilité. Chaque situation inhabituelle nécessite une approbation, une validation ou une intervention supplémentaire.
Le problème n’est donc plus seulement opérationnel. Il devient stratégique.
Quand aider devient une façon de reprendre le contrôle
Dans l’article « Du leader expert au leader transformationnel : redéfinir la performance en gestion », nous abordions le passage souvent difficile entre l’expertise et le leadership.
Plusieurs gestionnaires ont été promus parce qu’ils étaient compétents, rapides et capables de résoudre les problèmes plus efficacement que les autres. Leur crédibilité s’est construite sur leur capacité à obtenir les réponses.
Le défi, c’est que ce réflexe demeure souvent en place une fois en gestion.
Un directeur observe qu’un chef d’équipe a mal géré une discussion avec un employé. La conversation a créé de la frustration, et le climat devient plus tendu. Voyant la situation, le directeur décide de rencontrer lui-même l’employé pour « réparer » rapidement la relation.
La situation se règle probablement plus vite ainsi.
Mais le chef d’équipe, lui, apprend peu sur la façon de reprendre une conversation difficile, de reconnaître son impact ou de reconstruire la relation.
Même logique chez cette présidente qui souhaite être en copie conforme de tous les courriels clients importants. L’objectif est de rester proche du terrain et d’éviter les erreurs. Après quelques mois, les employés hésitent à répondre sans validation et relisent leurs messages plusieurs fois avant d’appuyer sur « Envoyer ».
Dans chacune de ces situations, l’intention du gestionnaire est positive. Il veut soutenir son équipe, protéger les relations ou éviter des impacts plus grands.
Mais à long terme, cette posture installe progressivement une dynamique où tout remonte vers le gestionnaire, même lorsque l’équipe pourrait développer sa propre capacité d’analyse et de décision.
Cette dynamique affecte aussi les gestionnaires intermédiaires et les chefs d’équipe.
Lorsqu’ils voient leurs décisions reprises, corrigées ou validées constamment, plusieurs finissent par se percevoir davantage comme des courroies de transmission que comme de véritables leaders.
Avec le temps, cela peut fragiliser leur sentiment de compétence, diminuer leur confiance en leur jugement et limiter leur engagement envers leur propre rôle de gestion.
Toutes les erreurs ne doivent pas être évitées
Évidemment, il ne s’agit pas de laisser les employés se débrouiller seuls dans toutes les situations.
Développer l’autonomie ne signifie pas disparaître ni abandonner les standards.
L’objectif n’est pas de retirer l’encadrement, mais de modifier la façon d’accompagner.
Le rôle du gestionnaire demeure de protéger l’organisation lorsque les risques deviennent importants. Certaines erreurs nécessitent une intervention rapide et directe.
Mais plusieurs gestionnaires tombent progressivement dans un piège : traiter toutes les erreurs comme si elles comportaient le même niveau de risque.
Or, certaines erreurs sont surtout apprenantes.
Les erreurs apprenantes
Une employée répond imparfaitement à un client.
Un coordonnateur oublie un élément dans une communication interne.
Ces situations créent parfois de l’inconfort, mais elles font aussi partie du développement normal du jugement professionnel.
Les erreurs sensibles
D’autres erreurs demandent davantage d’encadrement. Une communication externe sensible, une négociation importante ou une décision qui peut affecter plusieurs équipes nécessitent souvent une présence plus rapprochée du gestionnaire.
Les erreurs critiques
Puis, certaines erreurs deviennent réellement critiques : enjeux juridiques, santé et sécurité, conformité ou conséquences financières majeurs. Dans ces contextes, le gestionnaire doit intervenir plus directement.
Le défi consiste donc moins à éliminer toutes les erreurs qu’à évaluer le niveau de risque réel associé à celles-ci.
À force de vouloir éviter les erreurs, plusieurs gestionnaires réduisent involontairement l’espace nécessaire pour que les employés développent leur jugement professionnel et leur capacité d’adaptation.
Accompagner sans reprendre complètement le contrôle demande aussi une certaine capacité d’adaptation du gestionnaire.
Selon le niveau d’expérience, d’autonomie ou de maîtrise de l’employé, le niveau d’encadrement nécessaire peut varier considérablement.
Le vrai défi : accepter de rester dans l’inconfort
Plusieurs gestionnaires savent qu’ils devraient déléguer davantage sur le plan intellectuel. Ce qui est souvent plus difficile, c’est d’accepter l’inconfort que cela crée.
Tolérer qu’un employé fasse les choses différemment. Voir quelqu’un hésiter sans intervenir immédiatement. Accepter qu’une solution soit imparfaite ou qu’un apprentissage ralentisse temporairement la performance.
Le défi n’est pas uniquement technique. Il est profondément humain.
Pour un gestionnaire expérimenté, intervenir rapidement donne souvent une impression d’efficacité et de contrôle. Être celui qu’on consulte constamment peut aussi renforcer un sentiment d’utilité et de maîtrise.
Mais avec le temps, ce réflexe maintient le gestionnaire dans une posture d’expert plutôt que dans un rôle de développement des compétences.
Apprendre à accompagner plutôt qu’à reprendre le contrôle demande donc davantage de patience, de confiance et de tolérance à l’incertitude.
Répondre moins pour faire réfléchir davantage
C’est souvent ici que le véritable changement de posture commence.
Plusieurs gestionnaires croient accompagner leur équipe parce qu’ils répondent rapidement aux questions et demeurent très disponibles.
Or, le fait d’intervenir constamment peut parfois freiner le développement des compétences plus qu’on le pense.
Chaque fois qu’un gestionnaire fournit immédiatement la réponse, il retire à l’employé une partie de l’espace nécessaire pour réfléchir, analyser la situation et développer son jugement.
Évidemment, cela ne signifie pas qu’un gestionnaire ne doit jamais répondre aux questions. Le problème survient surtout lorsque l’employé n’a plus besoin de réfléchir avant de consulter son gestionnaire.
Prenons une situation fréquente.
Un employé arrive avec un problème complexe ou une situation délicate. Le réflexe naturel du gestionnaire expérimenté est souvent immédiat : fournir rapidement la réponse ou la solution.
La situation se règle parfois plus vite ainsi.
Mais avec le temps, ce réflexe installe une dépendance croissante envers le gestionnaire.
À l’inverse, certaines questions permettent de transformer complètement la discussion :
- Qu’est-ce que tu comprends de la situation?
- Selon toi, qu’est-ce qui est le plus important ici?
- Quelles options vois-tu?
- Laquelle te semble la plus pertinente? Pourquoi?
Le gestionnaire ne devient plus seulement celui qui règle les problèmes; il devient aussi celui qui stimule la réflexion et l’analyse au sein de l’équipe.
Cette posture est souvent plus exigeante à court terme, précisément parce qu’elle demande au gestionnaire de résister au réflexe d’intervenir trop rapidement.
Elle demande aussi de tolérer l’imperfection, d’accepter qu’un employé réfléchisse autrement et parfois même qu’il adopte une méthode différente de celle qu’on aurait choisie soi-même.
Mais c’est aussi ce qui permet progressivement à l’équipe de développer davantage d’initiative et de jugement.
Encadrer dans l’action plutôt que reprendre le contrôle
Encadrer dans l’action, ce n’est pas attendre la rencontre annuelle pour développer les compétences d’un employé. C’est utiliser les situations réelles du quotidien pour faire progresser la réflexion et le jugement professionnel.
Lorsqu’un chef d’équipe gère difficilement une conversation avec un employé, le réflexe le plus rapide est souvent de reprendre la discussion soi-même.
Le réflexe d’encadrement est différent : revenir sur la situation avec le gestionnaire, l’aider à analyser ce qui s’est passé et réfléchir avec lui à ce qu’il pourrait faire autrement la prochaine fois.
Le problème prend parfois un peu plus de temps à se régler, mais la compétence commence réellement à se développer.
Découvrez, grâce à ce mini questionnaire, si vous laissez suffisamment de place à la réflexion et à l’initiative au sein de votre équipe.
La confiance se construit aussi dans l’espace qu’on laisse aux autres
La confiance se développe notamment lorsque les membres d’une équipe se sentent capables d’agir, de prendre des initiatives et d’apprendre de leurs erreurs sans être constamment contrôlés.
Cette confiance devient difficile à construire lorsque chaque décision importante remonte automatiquement au gestionnaire.
Parce qu’au fond, un gestionnaire qui répond à tout devient rapidement indispensable.
À première vue, cette posture peut sembler rassurante pour l’organisation. Les problèmes se règlent rapidement et les décisions restent sous contrôle.
Mais à long terme, cette dynamique ralentit les décisions, fragilise l’initiative et maintient une forte dépendance envers le gestionnaire.
Développer des équipes plus autonomes demande donc parfois un changement plus large : accepter qu’un certain niveau d’erreur et d’incertitude fasse partie du développement du jugement professionnel.
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