Les travailleuses et les travailleurs québécois craignent moins de perdre leur emploi à cause de l’intelligence artificielle qu’on pourrait le croire. Leurs préoccupations portent davantage sur la qualité du travail, l’équité et la façon dont leur organisation introduit ces outils. C’est ce que révèle une nouvelle étude du CRIMT et d’IVADO, qui place le soutien organisationnel au cœur de l’adaptation.
L’intelligence artificielle (IA) va-t-elle remplacer les travailleuses et les travailleurs ? Une étude, publiée le 15 octobre 2026 par le Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail (CRIMT) et le consortium en intelligence artificielle IVADO, donne une réponse plus nuancée que celle qui domine souvent le débat public.
Les chercheurs ont croisé deux sources : l’analyse de 94 publications tirées de forums de discussion canadiens sur Reddit et un sondage mené du 26 juin au 2 juillet 2026 auprès de 1 015 travailleuses et travailleurs québécois membres du panel Léger Opinion (LEO). Pour les professionnels des ressources humaines, les constats sont éclairants : la manière dont une organisation encadre et accompagne l’arrivée de l’IA pèse autant que la technologie elle-même.
Une IA présente, mais encore marginale dans les tâches
Selon le sondage, 43 % des répondants utilisent l’IA au travail. Son usage demeure toutefois limité : 64 % de ces utilisateurs y ont recours pour moins du quart de leurs tâches, et seulement 10 % pour plus de la moitié.
Du côté des non-utilisateurs, le principal frein n’est ni la peur ni le manque de compétences. Les deux tiers (66 %) disent simplement ne pas avoir besoin de l’IA pour accomplir leur travail. Les doutes quant à la fiabilité des outils (14 %) et les préoccupations éthiques ou professionnelles (13 %) arrivent loin derrière.
Une menace perçue comme lointaine
Au total, 53 % des répondants disent avoir peu ou pas de craintes à l’égard de l’IA générative au travail. Cependant, on note que les utilisateurs se montrent moins inquiets d’une disparition immédiate de leur emploi, mais restent plus attentifs à l’obsolescence de leurs compétences et à l’évolution de leurs conditions de travail.
Les vraies préoccupations : la qualité du travail
Selon les chercheurs, la question centrale n’est pas de savoir si la productivité augmente, mais qui en profite. Si les gains se traduisent surtout par des attentes de production accrues plutôt que par de meilleurs salaires ou des conditions de travail améliorées, l’IA risque d’intensifier le travail, et d’alimenter les inégalités et la discrimination.
Un signal mérite une attention particulière en gestion de la relève : les postes d’entrée de carrière apparaissent particulièrement vulnérables. Si l’IA rend les personnes expérimentées plus productives, les organisations pourraient recruter moins de novices, ce qui risquerait de fragiliser l’apprentissage des métiers et le renouvellement de la main-d’œuvre.
L’organisation, variable déterminante
C’est sans doute le constat le plus utile pour les ressources humaines. En effet, un soutien organisationnel élevé reste associé à davantage de formation, au développement de la littératie en IA et à une plus grande participation des travailleuses et des travailleurs aux décisions.
Les écarts sont marqués : parmi les utilisateurs encadrés par une politique ou des lignes directrices, 53 % estiment que leur employeur leur fournit des ressources pour développer leurs compétences numériques, contre 29 % chez ceux qui ne le sont pas. Les personnes encadrées sont aussi deux fois plus nombreuses à recevoir des conseils sur leurs méthodes de travail (52 % contre 26 %).
Or, seulement 24 % des répondants affirment que leur organisation a mis en place une politique encadrant l’IA. Et à peine 14 % indiquent qu’un représentant des travailleuses et des travailleurs participe aux décisions entourant son implantation, alors que 51 % répondent par la négative.
Le flou, terreau de l’immobilisme
Face à l’IA, les travailleuses et les travailleurs privilégient l’adaptation. Le développement des compétences et la révision des pratiques l’emportent nettement sur le changement d’emploi, la réorientation ou la retraite anticipée. Les 18-24 ans sont toutefois plus enclins à envisager un changement d’emploi, et les 55-65 ans une retraite anticipée.
Des pistes d’action pour les organisations
Si la possibilité d’une substitution par l’IA est bien présente dans les perceptions des travailleuses et des travailleurs, elle ne fait pas l’objet d’un consensus et ne constitue qu’une dimension des transformations anticipées.
Le rapport propose donc quatre champs d’action : mieux encadrer l’intégration de l’IA dans les organisations, mieux comprendre ses effets réels sur le travail, renforcer la capacité d’action de l’État et faire de l’expérience des travailleuses et des travailleurs un point d’ancrage de la gouvernance de l’IA.
Pour les milieux de travail, les chercheurs recommandent des politiques qui précisent non seulement les usages permis, mais aussi les objectifs poursuivis, les responsabilités de chacun et les ressources offertes. Ils insistent sur l’importance d’informer, de consulter et d’associer les travailleuses et les travailleurs aux décisions.
Les petites organisations font l’objet d’une attention particulière. Elles disposent moins souvent de politiques et de ressources, même si leurs employés sont paradoxalement plus nombreux à sentir qu’ils peuvent s’exprimer sur l’usage de l’IA. À cet effet, les auteurs suggèrent de développer des modèles de politiques et des trousses mutualisées à l’échelle sectorielle ou professionnelle, un rôle que pourraient notamment jouer les ordres professionnels et les organismes sectoriels paritaires.
Deux matinées pour aller plus loin
L’Ordre des CRHA consacre deux matinées à ces questions. Le Rendez-vous IA et transformations RH se tiendra les 26 novembre et 3 décembre 2026, de 8 h 30 à 12 h, en webdiffusion. Au programme : des conférences, un panel et des études de cas d’organisations qui ont amorcé leur transformation, autour de quatre axes : l’influence des RH dans les décisions liées à l’IA, la prise de décision appuyée sur les données, les conditions d’une transformation productive et durable, et le développement des compétences. Informations et inscription.
Consulter le rapport
Racine, É., Registre, J. F. R. et Gesualdi-Fecteau, D. (2026). L’intelligence artificielle vue par les travailleurs et travailleuses : perceptions et incidences professionnelles, CRIMT.
https://www.crimt.net/wp-content/uploads/2026/10/Rapport_Recherche_VoletB-4.pdf
Source : communiqué : IA au travail : un remplacement massif des emplois n’est pas pour demain, Ivado, CRIMT, Centre des compétences futures