« Apporter sa bouteille d’eau, imprimer recto verso ou ne pas imprimer du tout, garder des fichiers numériques, trier les matières recyclables, covoiturer ou prendre les transports en commun, manger moins de bœuf, etc. Ce sont autant de comportements écoresponsables qui ne sont pas écrits dans nos contrats de travail », éclaire Virginie Francoeur, professeure agrégée en gestion du changement et chercheuse sur les comportements écoresponsables à Polytechnique Montréal.
Même si 90 % de ces comportements vont au-delà de la tâche de travail, car ils sont volontaires, ils sont les premiers signes d’une transformation réelle — et pas seulement déclarée — de l’organisation. Voilà pourquoi les CRHA ǀ CRIA ont un rôle à jouer pour encourager et soutenir l’ancrage des engagements environnementaux et faire évoluer la culture d’entreprise.
L’environnement, l’affaire de tous et toutes
Aujourd’hui, un jeune adulte sur deux vit de l’écoanxiété, selon une enquête menée par l’Université de Sherbrooke auprès de 10 000 Québécois et Québécoises en 2021. Lorsque cette personne s’intégrera à un milieu de travail, son anxiété pourra influencer sa manière de travailler. Alors, se soucier du bien-être des employés, c’est aussi se soucier du bien-être environnemental.
Les comportements écoresponsables semblent suivre une courbe en U : ils sont plus fréquents chez les jeunes et les personnes plus âgées, mais diminuent à l’âge adulte. « L’hypothèse est que vers 40 ans, les gens veulent s’acheter des autos, une maison. Puis, quand on vieillit, on aimerait en faire davantage pour la planète et nos petits-enfants », suppose Virginie Francoeur, dont l’étudiante au doctorat Joliann Morrisette a mené un sondage auprès de 2000 Canadiens avec la firme Léger. Ces gestes en faveur de l’environnement sont également plus fréquents chez les femmes et les personnes scolarisées.
« Quand on a de bonnes pratiques de ressources humaines, quand on se soucie justement du bien-être, de la qualité de vie, des horaires de travail flexibles, cela donne l’espace mental aux employés de s’investir dans l’environnement », dit Virginie Francoeur. Ils peuvent alors s’engager pour l’environnement, sans être préoccupées par la qualité de leurs propres conditions de travail. « C’est aussi parce qu’on passe la majeure partie de notre vie active au travail — plus de 90 000 heures! - que les entreprises ont cette responsabilité de s’adapter », argumente la professeure.
Coauteure du livre Les comportements écoresponsables en milieu de travail, Virginie Francoeur regrette que le développement durable soit encore trop souvent considéré comme un sujet isolé. « Il y a le département des ressources humaines, et parfois un conseiller environnemental. Mais ces gens-là ne se parlent pas souvent », reproche Virginie Francoeur. Pour l’instant, le rôle des ressources humaines en matière de comportements écoresponsables est assez limité.
Leviers RH pour un virage vert
L’experte propose alors plusieurs leviers :
-
La participation des individus : les personnes préoccupées par l’environnement peuvent avoir des idées vraiment intéressantes en regardant les angles morts auxquels les RH n’ont pas pensé. L’ambassadrice ou l’ambassadeur vert — collègue ou gestionnaire — peut aussi influencer et soutenir les comportements écoresponsables.
-
Le soutien instrumental : « On valorise le compost, mais si le bac de compost se trouve à 18 étages de distance, c’est problématique », donne-t-elle en exemple. Les infrastructures doivent se situer à proximité des personnes.
-
Le soutien informationnel : c’est la quantité et la qualité des informations offertes. Y a-t-il des formations et pas seulement une fois par an? La formation est-elle variée? Une conférence est essentielle, mais il faut modifier les méthodes de formation traditionnelles. Montrer l’urgence d’agir, c’est bien; se mettre en action, c’est encore mieux! Proposez des jeux de rôle, des fresques du climat (des ateliers ludiques, scientifiques et collaboratifs pour comprendre les changements climatiques), des quiz, des séminaires, des colloques. Virginie Francoeur invite les organisations à visiter un centre de tri avec leurs employés. « Quand on voit toute la marée de déchets qui ne peuvent pas être recyclés, on prend conscience de l’urgence d’agir. C’est tangible! »
À vos marques! Quelle est votre identité écologique?
Êtes-vous plutôt une personne éco-laisser-faire, éco-hésitante, éco-engagée, éco-altruiste ou éco-activiste? Virginie Francoeur a développé Identité Écologique, un jeu gratuit en ligne qui recense cinq profils de travailleurs et de travailleuses. Il peut être utilisé à titre personnel ou en milieu organisationnel (par exemple, dans le cadre d’une formation en développement durable).
Effectuez une introspection afin de cibler quelles seront les prochaines étapes pour poser des actions plus écoresponsables. Il est aussi possible de réaliser une activité en équipe de type brise-glace ou de cohésion afin de cerner l’éco-identité de vos collègues et ainsi mieux vous comprendre et travailler ensemble.
Déterminez votre profil, votre identité écologique en fonction des comportements que vous adoptez en entreprise. Découvrez comment vous améliorer puis passez à l’action! Et vous, quels engagements prendrez-vous?
Vos réponses permettront aussi de collecter anonymement des données pour le projet scientifique de Virginie Francoeur.
-
Le soutien évaluatif : soulignez la portée des gestes adoptés pour constater les contributions à améliorer l’environnement. Par exemple, au-dessus des fontaines à boire, vous pourriez inscrire : « Grâce à vous, cette fontaine a permis d’économiser 5 000 bouteilles d’eau de plastique! » Ou au-dessus d’une imprimante : « Depuis l’année passée, nous avons réduit de X % les impressions, ce qui a permis de sauver Y arbres ». Virginie Francoeur explique qu’aux services alimentaires de Polytechnique Montréal, l’empreinte environnementale de chaque repas est indiquée. Un système de classement simple — comme des lettres A, B, C, D — permet de faire des choix plus éclairés.
-
Du temps pour l’environnement : les comportements volontaires nécessitent du temps. Une journée par mois? Par trimestre? « Dans une journée normale de travail de 7 à 8 heures, on se concentre sur quoi? Sur notre tâche qui est prescrite d’abord et avant tout, sur quoi on est rémunéré. » Prendre le temps de réfléchir et de mettre en place des actions concrètes est une manière de soutenir la culture et les valeurs de l’organisation.
-
La reconnaissance et la culture organisationnelle : pourquoi ne pas créer un incitatif financier ou un système de récompense en argent pour promouvoir le transport en commun, comme des réductions sur l’abonnement? Organisez des défis verts par exemple, comme des défis vélo. Soulignez les performances en remettant un prix (cartes cadeaux pour des boutiques sensibles à l’écologie, cadeaux zéro déchet, etc.) ou en reconnaissant à l’échelle de l’entreprise la personne ou le département
-
La gestion verte des ressources humaines : envisagez de recruter des personnes sensibles aux enjeux environnementaux. Il peut être aussi pertinent de définir, par service, des objectifs clairs en matière de performance environnementale. Commencer par un objectif ou deux, en assurer le suivi et communiquer des résultats peut constituer une première étape constructive.
Le télétravail, mirage écologique?
« En travaillant à distance, oui, je me déplace moins. Mais c’est tous les autres fournisseurs et les objets qui se déplacent à moi », nuance Virginie Francoeur. Commandes en ligne d’articles suremballés, livraisons de repas dans des contenants jetables, etc. À la maison, les boîtes s’empilent! Télétravailler peut aussi nuire à l’engagement pour la cause : il peut être difficile de se mobiliser pour l’environnement en tant qu’équipe quand on est tous et toutes à la maison.
Catherine Morency, une collègue de Virginie Francoeur, a justement étudié les répercussions socio-environnementales du télétravail. Son équipe de recherche a quantifié les émissions de gaz à effet de serre des membres de la communauté de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) entre leur domicile et leur lieu de travail ou d’étude. Elle a bien entendu considéré tant les émissions de CO2 qui sont évitées par le fait de travailler à domicile que celles, accrues, liées à l’utilisation de serveurs informatiques lors des multiples réunions virtuelles. La recherche a démontré que « la situation actuelle avec télétravail représente seulement une baisse annuelle de 10 % (ou 120 t éq. CO2) par rapport aux émissions de la situation de référence sans télétravail ». Cette économie représente à peine 0,88 % des 9,1 t éq. CO2 émises en 2022 par personne en moyenne au Québec.
Point important, l’étude n’a pas mesuré tous les effets rebond possibles. Par exemple, déménager pour vivre dans un logement plus grand et plus éloigné du lieu de travail augmente les distances domicile-travail, ce qui a pour effet d’augmenter l’empreinte carbone. Il faut donc recenser les effets rebond afin de les réduire au maximum pour que le télétravail devienne une solution efficace de réduction de l’empreinte carbone d’une organisation.
N’oublions pas que les secteurs de service sont extrêmement énergivores en matière de chauffage, de climatisation et d’éclairage. Les immeubles de bureaux vides en centre-ville ne sont pas comme des logements que l’on peut simplement fermer. Leurs systèmes techniques complexes doivent rester stables en tout temps pour des raisons de sécurité, d’intégrité du bâtiment et de réglementation. Même vides, ils restent énergivores!
Énergivores, mais engagés
Les entreprises, en particulier surtout les industries et le secteur de la construction, sont les principales sources de pollution. Cela ne signifie toutefois pas qu’elles manquent de conscience environnementale. « On ne peut pas dire qu’on ferme toutes ces industries du jour au lendemain. On est mieux d’avoir des gens sensibilisés qui travaillent dans ces industries et qui font changer les choses », explique Virginie Francoeur.
Finalement, qu’une organisation évolue dans un secteur fortement énergivore ou non, elle a tous les atouts en main pour agir en faveur de la responsabilité environnementale. Si certaines organisations ont un rôle direct plus évident, toutes disposent d’un puissant levier d’action en ressources humaines : celui d’encourager et de soutenir les comportements écoresponsables. Grâce à leurs politiques internes, à leur culture organisationnelle, à leurs pratiques de gestion et à leur système de reconnaissance, les organisations ont le pouvoir d’agir pour un futur plus durable.
Bibliographie
- Ordre des conseillers en ressources humaines agréés (CRHA). (2024). La gestion verte des ressources humaines : les bases. Carrefour RH. https://carrefourrh.org/getmedia/b8cfc3de-90d8-409d-99ad-c8489bc07eda/Gestion_verte_F.pdf
- Francoeur, V., & Paillé, P. (2024). Les comportements écoresponsables en milieu de travail. Presses de l’Université Laval. https://www.pulaval.com/livres/les-comportements-ecoresponsables-en-milieu-de-travail-nature-complexite-et-tendances
- Francoeur, V., & Paillé, P. (2023). Trop fatigué(e)s pour être écoresponsables… à moins d’être soutenu(e)s! Management international, 27(1), 118–130. https://doi.org/10.7202/1098926ar
- Francoeur, V., Gendreau, O., Vaillant, D., & Tafat-Bouzid, R. (2023). Quelle est mon identité écologique en milieu de travail? [Jeu en ligne]. polymtl.ca
- Geovelo Entreprise. (s. d.). Challenge vélo : comment récompenser vos employés. https://geovelo-entreprise.com/blog/challenge-velo-recompenser-employes
- Polytechnique Montréal. (2021). Bilan carbone : Polytechnique Montréal étudie l’incidence du télétravail et de la mobilité avec l’INRS. https://www.polymtl.ca/carrefour-actualite/nouvelles/bilan-carbone-polytechnique-montreal-etudie-lincidence-du-teletravail-et-de-la-mobilite-avec-linrs
- Leduc-Frenette, S., Dandois-Fafard, M., Pasquier, L.-C., Boucher, J.-F., Hénault-Éthier, L., Waygood, O., El Abbadi, N., Morency, C., & Verreault, H. (2025). Le télétravail comme outil d’atténuation des GES : oui, mais avec certaines réserves. In Le Climatoscope (n° 7). https://climatoscope.ca/le-teletravail-comme-outil-dattenuation-des-ges-oui-mais-avec-certaines-reserves/
- Office national du film du Canada. (2023). Travailler autrement [Film documentaire]. https://www.onf.ca/film/travailler-autrement/-Intervention de Catherine Morency à 43:28
- Couture, A. (2025, 10 mai). Cinq astuces pour une gestion verte des ressources humaines. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/non-classe/876886/cinq-astuces-gestion-verte-ressources-humaines
- Francoeur, V. (2022, 5 septembre). Les freins à l’adoption de comportements écoresponsables. Reflet de Société. https://www.refletdesociete.com/freins-adoption-comportements-ecoresponsables
- Ateliers pour la biodiversité. (s. d.). Fresque du climat. https://www.ateliersbiodiversite.org/fresqueduclimat
- Généreux, M., & Landaverde, E. (2021). Impacts psychosociaux de la pandémie de COVID-19 : résultats d’une large enquête québécoise (Rapport technique). Ouranos. https://www.ouranos.ca/sites/default/files/2022-08/proj-202025-ds-genereux-rapporttech.pdf
- Université de Sherbrooke. (2021). Il faut agir au plus vite sur les changements climatiques. Faculté de médecine et des sciences de la santé. https://www.usherbrooke.ca/medecine/faculte/bureau-de-la-responsabilite-sociale/des-nouvelles-inspirantes/details/46291
- Couillard, K. (2023, 18 mai). Vivre avec l’écoanxiété. Protégez-Vous. https://www.protegez-vous.ca/sante-et-alimentation/ecoanxiete
Virginie Francoeur a participé à l’écriture collective du livre GRH et Développement durable, dirigé par Pascal Paillé, qui devrait paraître en 2026 aux Presses de l’Université Laval. Elle a écrit un chapitre sur la manière dont la gestion des ressources humaines accompagne la transition écologique dans les organisations. Restez à l’affût!