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Adapter les relations de travail à l’instabilité

L’instabilité économique et politique qui prévaut depuis la réélection de Donald Trump à la présidence américaine a déjà des conséquences sur les relations de travail. Lesquelles, et comment s’y adapter ? Des spécialistes se prononcent.
2 avril 2025
Rédaction, Carrefour RH

Les mesures annoncées et prévues par le nouveau locataire de la Maison-Blanche risquent de bouleverser les rapports commerciaux mondiaux, dont ceux du Canada, non seulement avec les États-Unis, mais aussi avec l’Europe. « Ça va changer la façon de faire des affaires qu’on connaissait depuis plusieurs décennies », estime d’emblée Martine Hébert, Économiste et experte affaires américaines. Elle est aussi sénatrice au Sénat du Canada.

Pour Alexandre Gagnon, vice-président, Travail et Capital humain, à la Fédération des chambres de commerce du Québec, cette instabilité amène de nombreuses entreprises à se demander quelle est la meilleure approche à adopter. « L’incertitude nous fait plus mal que la crainte face à l’imposition de tarifs. Actuellement, savoir à quoi ressemblera la semaine prochaine est la question sur toutes les lèvres. »

Il ne suffit pas de penser aux façons de traverser cette crise, juge de son côté Caroline Senneville, présidente de la Confédération des syndicats nationaux. « Que veut-on pour notre économie à long terme ? Comment se diversifie-t-on ? Comment peut-on briser les barrières interprovinciales ? Quels sont les enjeux pour les entreprises et la main-d’œuvre d’ici ? »

Prévoir à court et à long terme

Aluminium, foresterie, gestion de l’offre dans le secteur agroalimentaire… Cette incertitude touche autant les PME que les grandes entreprises, constate Caroline Senneville. « Et la question de la gestion de l’offre, par exemple, n’est pas égale partout au Canada. Il y a donc même des inquiétudes par rapport à ce qui se passe à l’intérieur de nos frontières. »

La syndicaliste est d’avis que c’est le moment d’opérer des changements. « Il faut en profiter pour former les travailleurs et les travailleuses et accompagner le patronat dans certains types d’investissements porteurs à long terme. Il y a des craintes pour ces emplois et, en même temps, une occasion à saisir pour être plus efficaces et meilleurs dans ce qu’on fait. »

De son côté, Jean-Michel Cousineau, professeur titulaire à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal, observe que les prédictions de spécialistes de la Banque du Canada et d’institutions financières canadiennes ne sont pas roses. « Les exportations et les importations diminuent, les revenus des personnes, le PIB, la valeur du dollar canadien diminuent. Et ils ne savent pas si, finalement, on aura plus ou moins d’inflation. Est-ce qu’il y a quelque chose de bon là-dedans ? Absolument rien. C’est ce qu’on appelle l’incertitude. Et c’est ce qui nuit considérablement à la qualité des relations de travail. »

Devrait-on revoir dès maintenant les modalités de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM), qui doivent être révisées en 2026 ? Si plusieurs sont convaincus que c’est l’approche à préconiser, Martine Hébert doute que la renégociation d’un tel accord soit une solution pérenne dans les circonstances. « Rappelons-nous que l’ACEUM a été négocié par M. Trump. Qu’est-ce que ça va valoir ? »

Pour Madame Hébert, le Canada devrait travailler à améliorer la productivité et le commerce interprovincial. « Il faut se concentrer sur ce que nous contrôlons : augmenter la productivité des entreprises, contribuer à des secteurs qui sont stratégiques pour notre économie, transformer certaines dépenses du gouvernement en investissement. » Elle cite en exemple celles prévues pour atteindre les cibles fixées par l’OTAN, au moment desquelles Ottawa devrait privilégier les sociétés canadiennes dans l’octroi de contrats. « Les contre-tarifs ne sont pas une solution viable à moyen ou à long terme. »

Miser sur nos forces

Cette instabilité aura plusieurs conséquences au sein des entreprises, entraînant certaines fermetures et des ralentissements dans les embauches, prédit Alexandre Gagnon. L’économie canadienne est toutefois « très résiliente » par rapport à celle d’autres États. « On est l’un des pays qui a le plus d’ententes de libre-échange. Et on a beaucoup d’occasions à saisir. Elles sont là. »

À l’instar de la période pandémique, l’incertitude actuelle créera des collaborations entre patronat et syndicats dans l’élaboration de solutions. « J’ai parfaitement confiance qu’on va maintenir des emplois et trouver des approches innovantes. Je pense qu’on a tous les éléments en place pour réussir », avance-t-il.

Néanmoins, la sortie de crise restera selon lui le moment « critique ». « Il va y avoir un gros clash entre, d’un côté, les attentes du personnel, qui sont tout à fait légitimes, et de l’autre, la capacité des entreprises à s’engager dans des dépenses supplémentaires. » Ainsi, le contexte risque de donner lieu à des arrêts de travail un peu plus fréquents et à des hausses moindres de la rémunération. « Récemment, on a vu des conventions collectives qui se sont conclues avec des augmentations de salaire de plus de 20 %. Aujourd’hui, personne ne peut offrir ça », illustre-t-il.

Du mouvement des deux côtés de la frontière

Une enquête menée en février par l’Ordre des CRHA a conclu que 55 % des personnes sondées prévoient réduire les investissements dans le recrutement face à l’incertitude économique. Près du tiers des répondants envisagent de geler la rémunération variable et les primes. Finalement, le quart d’entre eux s’attendent à une baisse des dépenses dans le développement des compétences, la formation et les technologies.

Pour Jean-Michel Cousineau, les entreprises d’ici vont plutôt investir « différemment ». « Et dans les plus petites nations, comme le Québec, on se vire de bord plus vite que dans les grosses. C’est moins difficile de réunir un consensus. » Cependant, le pouvoir de négociation ne sera pas le même avec les sociétés étrangères établies en sol canadien, incluant celles venant des États-Unis, précise-t-il.

Pour Alexandre Gagnon, la question pour les entreprises, peu importe leur origine, est surtout de trouver davantage d’éléments leur permettant d’avoir confiance dans l’implantation d’une stratégie à plus long terme. Il observe également une certaine sensibilité des milieux d’affaires de l’autre côté de la frontière. « Les gens commencent à comprendre les répercussions que les tarifs pourraient avoir sur leurs activités. À quel point vont-ils réussir à influer sur les positions gouvernementales ? C’est très hypothétique. »

De son côté, Martine Hébert avance que des entreprises pourraient rapatrier leurs activités aux États-Unis. « M. Trump a annoncé deux choses : une déréglementation massive et une baisse d’impôt importante. Ça va créer un terreau fertile et favorable pour les personnes qui veulent investir aux États-Unis. Plusieurs de nos entreprises ont freiné leurs projets en attendant de voir ce qui va se passer. Celles qui ont déjà un pied de l’autre côté de la frontière sont en train de regarder comment y hausser leur production. »

S’adapter au changement

Ainsi, pour affronter la tendance, le Canada devra revoir sa définition du développement économique, à la fois de son territoire et du Québec. « On est capable de le faire », croit Martine Hébert. Cette adaptation passe notamment, selon elle, par la formation de la main-d’œuvre et le dialogue social. « On a tout ce qu’il faut. On doit seulement se mettre en action. »

Jean-Michel Cousineau abonde en ce sens. « Pour calmer l’anxiété [du personnel], ça prend de la transparence. Les gens doivent être au courant de ce qui arrive, des enjeux et des répercussions pour l’entreprise et la main-d’œuvre ».

Même son de cloche chez Caroline Senneville. « Et quand il y a un syndicat, souvent, c’est très utile parce qu’il fait descendre l’information [auprès de la main-d’œuvre]. » Le Québec et le Canada ne devraient pas s’inspirer des États-Unis, notamment en matière de congés parentaux ou de jours de vacances payés. « C’est une culture de travail qui est différente. Aucune entreprise d’ici ne remettrait ces acquis en question », souligne-t-elle.

Alexandre Gagnon prône lui aussi la participation de la totalité des parties prenantes d’un milieu de travail. « C’est comme ça qu’on va réussir à mobiliser tout le monde, parce qu’on saura où on s’en va tous ensemble et qu’on y croit », dit-il.

Innover et laisser place à la créativité permettront aux entreprises de tirer leur épingle du jeu, conseille-t-il. « Donc, aujourd’hui, comment peut-on les accompagner dans cette transformation ? En leur donnant confiance en ce qui s’en vient. Le milieu des affaires va répondre présent. Ce n’est même pas une question. »


Rédaction, Carrefour RH

Source : VigieRT, avril 2025