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Quand pandémie rime avec technologie : l’impulsion qu’il nous fallait

Aujourd’hui, la technologie, et le télétravail particulièrement, teinte plus que jamais les pratiques de recrutement et de rétention du personnel. Les entreprises l’ont bien compris; elles sont de plus en plus nombreuses à incorporer à même leur offre d’emploi les modalités de télétravail. 
4 mars 2022
Karl Blackburn

Pour bien des entreprises, s’outiller adéquatement sur le plan technologique était souvent renvoyé aux calendes grecques. Pris à gérer les problèmes du présent, plusieurs dirigeants ont tardé à moderniser les équipements, à adopter de nouveaux outils et à développer les compétences du futur chez leur personnel. Jusqu’à la mi-mars 2020, moment qui a véritablement propulsé le Québec dans le XXIe siècle. La crise sanitaire a eu l’effet d’un raz-de-marée : un virage technologique massif s’est amorcé à travers la province.

Instinctivement, les entreprises se sont mises en mode survie. Le maintien des opérations était la priorité absolue. La technologie allait, en partie, venir à leur secours. Évidemment, le télétravail est l’incarnation la plus tangible de ce virage technologique. Les gestionnaires, moi y compris, étaient d’abord sceptiques quand on leur vantait les avantages de travailler à distance. Les 22 derniers mois auront eu raison de nos craintes et de nos idées préconçues : ça marche pour vrai.

Grâce au télétravail, certains experts estiment que la productivité aurait augmenté. Plusieurs jugent qu’on aurait enfin trouvé le juste équilibre dans la conciliation travail-famille. Adieu la perte de temps dans les embouteillages et le rush du matin. Je suis convaincu qu’on en est qu’au commencement de tout ce que la technologie peut nous offrir.

La technologie imprégnée dans les stratégies de recrutement

Aujourd’hui, la technologie, et le télétravail particulièrement, teinte plus que jamais les pratiques de recrutement et de rétention du personnel. Les entreprises l’ont bien compris; elles sont de plus en plus nombreuses à incorporer à même leur offre d’emploi les modalités de télétravail. Celles qui se montrent inflexibles risquent de se priver de candidatures de qualité. Car, oui, c’est devenu un élément capital de recrutement et de rétention. C’est un pensez-y-bien, sachant que la pénurie de main-d’œuvre actuelle ne joue pas en faveur des employeurs. Selon un sondage de Randstad Canada, 24 % des travailleurs au pays sont à la recherche d’un poste à temps plein, 100 % en télétravail.

De plus, le télétravail a permis d’élargir considérablement le rayon géographique pour recruter. Le « Fly in Fly out » est devenu le « Log in Log out ». Ainsi, la personne qualifiée pour les postes qui s’y prêtent peut désormais résider à des centaines de kilomètres du siège social de l’entreprise. Les données récemment publiées sur les migrations interrégionales depuis l’été 2020 montrent l’ampleur du déplacement de la main-d'œuvre des grands centres urbains vers les régions. Les employeurs sont sur le point d’avoir accès à un bassin élargi de candidats et de plus en plus diversifié, pour autant qu’il soit en mesure d’intégrer la gestion des équipes à distance dans son modèle d’affaires. Bref, on n’a pas encore saisi la pleine mesure de ce phénomène émergent, la « télémigration ».

Exploiter le potentiel technologique vaut autant pour les avantages sociaux. Prenons par exemple la télémédecine offerte aux employés, une avenue qui gagne en popularité. Le service a la cote auprès des employeurs parce que la technologie favorise le bien-être et la motivation au travail. Les employés qui bénéficient d’un régime complet d’avantages sociaux comme la télémédecine se retrouvent en moyenne 11 % plus investis au travail comparativement à ceux qui n’en ont pas. 

La formation pour suivre le courant

Malgré tout, j’ai remarqué qu’un angle mort revient souvent en ce qui a trait à la technologie : les besoins sous-estimés en formation. Plusieurs entreprises ont la volonté d’aller de l’avant, d’implanter la technologie et de se montrer innovantes, mais il leur arrive de négliger les investissements dans l’humain. Plusieurs études ont révélé l’importance d’en tenir compte : 80 % des projets d’investissement numérique sont voués à l’échec si les entreprises ne sont pas accompagnées. Prévoir les coûts en formation du personnel peut parfois dépasser les coûts d’acquisition de nouveaux équipements révolutionnaires. Et ce, sans oublier que les gestionnaires doivent aussi être bien préparés à ces changements technologiques et aux nouveaux modèles de gestion.

Qu’on le veuille ou non, les technologies changeront le visage du travail. Elles transforment lentement, mais sûrement, nos emplois. Les compétences qui seront exigées dans quelques années ne seront plus celles d’aujourd’hui. Les générations qui suivront occuperont des postes qui n’existent pas encore. En 2030, ces emplois qui n’ont pas encore vu le jour représenteront 85 %. Dans ce contexte, comment peut-on préparer adéquatement les entreprises? En instaurant une culture d’apprentissage continu. Autrement dit, bousculer notre confort et celui de nos employés.

Aller plus loin : la prospérité de l’après-pandémie

Ce que la pandémie et la pénurie de main-d’œuvre nous apprennent, c’est qu’il ne faut pas s’asseoir sur nos lauriers. En l’espace de quelques mois, le Québec a fait des pas de géant pour se numériser, se robotiser et s’automatiser. Les entreprises ont réussi leur virage numérique dans l’urgence, modifiant durablement l’ADN de leur culture. Cette transformation est devenue un laboratoire d’innovation et une preuve exemplaire des capacités des équipes de travail.

Mais il ne faut pas s’arrêter là. Il y a encore de la sensibilisation à faire en entreprise. Encore en février 2021, selon l’Association pour le développement de la recherche et de l’innovation du Québec (ADRIQ), plus de 25 % des dirigeants de PME ne considéraient pas la transformation numérique comme un dossier urgent. Il importe de démontrer qu’il y a un retour sur le capital investi.

C’est là que le vrai travail commence si l’on veut croître et prospérer. Il faut se doter d’une vision à long terme, c’est-à-dire anticiper les changements du futur. 

Même les plus avant-gardistes ont compris qu’il faut se réinventer continuellement. Le Japon, maître incontesté dans l’utilisation des technologies de pointe, entend faire mieux pour adapter ses milieux de travail et se préparer à la prochaine crise. Le Conseil du patronat japonais a d’ailleurs proposé d’instaurer des incitatifs fiscaux pour aider les entreprises à acheter des portables, des tablettes et des téléphones intelligents pour les employés.

La proposition semble élémentaire pour certains, mais nos professionnels de la santé sont encore pris à envoyer des fax!


Karl Blackburn président et chef de la direction du Conseil du patronat du Québec

Source : Revue RH, volume 25, numéro 1 ─ JANVIER FÉVRIER MARS 2022