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À chacun ses petits rituels au bureau...

Déjeuners d’équipe, échange de cadeaux à Noël, « grand-messe » d’entreprise, terrasse ouverte en été, événements festifs, rites d’accueil… la vie au travail est ponctuée de toutes sortes de petits rituels qui façonnent la culture d’entreprise. Qu’ils soient solennels ou informels, ils colorent la culture d’entreprise. Tour d’horizon de ces moments conviviaux qui scandent la vie active des employés.

26 novembre 2014
Myriam Jezequel

De petits gestes quotidiens…
La journée au bureau commence à peine que, déjà, toute une série de petits rituels se mettent en scène. Des salutations matinales suivies du café pris devant la machine à café jusqu’aux petits gestes répétitifs pour démarrer la journée... tout concourt à inscrire les actes de chacun dans une continuité temporelle, connue et prévisible. Pour certains, la première heure commence toujours par quelques mots sur la météo avant d’aborder les dossiers en cours avec les collègues. Pour d’autres, pas question de terminer la journée sans ranger son bureau et préparer sa « to-do list » du lendemain. Ces petits rituels structurent la journée et ils ont un effet sécurisant. D’autant plus que, parfois, reproduire certains gestes quotidiens rassure en contexte d’incertitude économique!

Le rituel de la grand-messe d’entreprise
Chaque année, à la même période, c’est le même rituel qui se déroule dans plusieurs entreprises d’envergure. Tout le personnel se rassemble pour la grand-messe annuelle de l’entreprise, à l’écoute du discours du président-directeur général annonçant les axes de développement pour la nouvelle année et félicitant les employés. Que révèle ce rituel festif? Pour certaines entreprises, c’est l’événement annuel à ne pas rater. Ce rituel rassembleur est l’occasion de souligner les bons coups commerciaux de l’année passée, de communiquer la vision stratégique, de dévoiler les projets à venir, etc. À cette célébration des affaires se mêle l’apologie des employés grâce à qui ce succès est possible. Occasion de consolider le groupe autour de ses leaders, la grand-messe est souvent suivie d’une activité dans un cadre convivial (style barbecue, quilles, karaoke…). D’ailleurs, nombre de grandes entreprises profitent de ces cérémonies pour célébrer le fondateur ou la fondatrice de l’organisation. Tel un mythe créateur, son histoire rallie les employés et se transmet à travers chacun d’eux.

Des rituels et du décorum
Que l’entreprise célèbre un événement avec simplicité ou avec éloquence, un rituel n’est jamais tout à fait exempt de décorum. La raison en est que la force d’un rituel tient à sa valeur symbolique. Le rituel « met en scène, à travers une série d’actes et de paroles, des symboles qui donnent à vivre une expérience signifiante », souligne le chercheur Denis Jeffrey dans l’Éloge des rituels. Voilà pourquoi, « le rituel requiert un ordre scénique, un décorum, un investissement personnel… ». Qu’il s’agisse de marquer la promotion d’un collègue, la sortie d’un produit phare ou un succès marketing... la vie au bureau est remplie de ces petites cérémonies avec leur lot de symboles festifs. À certains endroits, la remise de cadeaux ou de médailles, le décor de la salle, les discours assortis de poignées de main, les cartes de vœux du chef d’entreprise font partie des pratiques rituelles à l’image de l’entreprise.

Du covoiturage aux rencontres sportives
Hors du cadre physique de l’entreprise, certaines habitudes se transforment avec le temps en véritables rituels. Le covoiturage entre collègues illustre bien ce genre de rituels où l’on se côtoie en dehors du travail. Des séminaires annuels, des rencontres amicales et des sorties familiales sont parfois organisés par l’entreprise qui y voit un bon moyen de susciter un sentiment d’appartenance au sein de cette communauté de travail. En général, on distingue plusieurs catégories de rituels : les fêtes d’entreprise, les fêtes liées à la vie professionnelle de l’employé et les fêtes liées à sa vie personnelle. Parmi ces rituels, certains sont cycliques (comme le cinq à sept de la rentrée, le party de Noël ou la fête d’Halloween) ou simplement occasionnels (cadeau pour une naissance ou un mariage, repas d’anniversaire…). Par exemple, l’arrivée d’un nouvel employé dans l’entreprise est souvent l’occasion d’une certaine mise en scène rituelle. L’équipe intègre le nouveau venu avec ses rituels d’accueil : mots de bienvenue, repas d’intégration, cartable ou tasse au logo de l’entreprise… Autant d’événements et autant d’occasions de marquer l’esprit d’équipe.

Des moments de convivialité
Le bonheur au travail tient parfois à peu de choses… Comme ces petites habitudes immuables où l’on se retrouve entre collègues : rendez-vous à la brasserie du coin le vendredi soir, viennoiseries apportées à tour de rôle le premier lundi du mois, repas en terrasse où toute l’équipe est invitée... Si ces rituels prennent souvent la forme de rencontres informelles, ils représentent surtout des moments de convivialité appréciés. En effet, une majorité d’employés disent apprécier ces habitudes au bureau qui les aident à mieux connaître leurs collègues, voire à tisser des liens plus personnels. Selon Jean-Pierre Jardel et Christian Loridon, auteurs de Les rites dans l’entreprise, ces pratiques rituelles, récurrentes et reconnues des employés, renforcent le lien social. Outil de management, les rites jouent un rôle de cohésion essentiel afin d’obtenir l’adhésion du personnel, de mobiliser les employés, de ponctuer le temps de l’entreprise d’événements significatifs. S’appuyant sur leurs observations en ethnologie, les auteurs soulignent que les rituels, propres à toute vie sociale, participent du « vivre ensemble ».

Un reflet de la culture d’entreprise
Au-delà de leur effet de mobilisation, les rituels au bureau contribuent à forger la culture organisationnelle et son identité collective. Ils offrent une image de la vie vécue dans l’entreprise jusqu’à façonner certains mythes unificateurs. Toute pratique, ou presque, peut se transformer en rituel avec le temps. Toutefois, n’invente pas des rituels qui veut. Un rituel tire son efficacité d’une croyance partagée, en cohérence avec les valeurs et les pratiques de l’organisation, soulignent Jean-Pierre Jardel et Christian Loridon. Inutile par conséquent de chercher à imposer un rituel s’il ne reflète pas un besoin commun ou un projet collectif! Les rituels sont le reflet de la culture d’entreprise.

Les rituels sont-ils menacés?
Et si la tendance était plutôt à perdre les rituels établis? En cause : l’éclatement des structures traditionnelles de l’entreprise et l’apparition de nouveaux modes de gestion. De fait, le travail en réseau et la réalité du télétravail avec ses travailleurs nomades et leur flexibilité d’horaires ne sont guère propices au maintien de certains rituels. Ils tendent même à faire disparaître ceux qui sont basés sur les interactions sociales. À en croire certains experts en santé, ce délitement des rituels ne serait pas sans risque psychosocial pour les travailleurs. Est-ce la raison pour laquelle de jeunes entreprises ont à cœur de proposer à leurs employés des espaces communs de travail, des activités coordonnées autour d’une vie communautaire? Et si la fin de certains rituels traditionnels incitait à en créer de nouveaux?

Myriam Jézéquel, journaliste indépendante

Source : Effectif, volume 17, numéro 5, novembre/décembre 2014.


Sources (web)

  • Denis Jeffrey, Éloge des rituels, Presses de l'Université Laval, 2003, p. 27.
  • « Quand la fête devient un outil de management », Le Monde, Économie, mardi 13 mars 2007.
  • Jean- Pierre Jardel et Christian Loridon. Les rites dans l’entreprise - une nouvelle approche du temps, Les Echos Editions et Editions d’organisation, Paris, 2000, 274 pages.

Myriam Jezequel Écrivaine, chroniqueuse et chercheuse